La nuit travaille pour nous
Chroniques d’une maison instrumentée, épisode canicule
Il est 16 h, il fait 37,7 °C dehors au plus chaud de ces dernières vingt-quatre heures, et ma salle de bain affiche 30 °C. Pas la salle de bain après une douche : la salle de bain à vide, volets tirés, personne dedans. C’est ce que fait une canicule à une maison — elle la remplit lentement, degré par degré, par le toit, par les murs, par chaque vitre, et le soir venu la maison est devenue un radiateur qui vous restitue la journée pendant que vous essayez de dormir.
Contre ça, on ne peut pas grand-chose sur le moment. Mais la canicule a un défaut : la nuit. Vers 4 h du matin, l’air extérieur descend à 20 °C, parfois moins. Pendant quelques heures, il y a dehors un stock de fraîcheur gratuit, immense, renouvelé chaque nuit — et la seule question qui vaille est : comment le faire entrer ?
Une VMC de salle de bain comme cheval de trait
La maison avait déjà tout ce qu’il fallait, en fait. Il suffisait de le regarder autrement.
En bas, une amenée d’air frais, installée à l’origine pour nourrir le poêle à bois. En haut, à l’étage, la salle de bain — le point le plus chaud de la maison, physique élémentaire. Et entre les deux, une modeste VMC qui, depuis des années, ne s’occupe que d’humidité : elle s’allume quand la douche embue, s’éteint quand c’est sec.
Or si l’on fait tourner cet extracteur la nuit, quelque chose de plus intéressant se produit : il aspire l’air chaud accumulé en haut, le jette dehors, et la dépression tire l’air frais de la nuit par l’amenée d’air du bas. Toute la maison devient un circuit : l’air frais entre par le rez-de-chaussée, traverse, monte, ressort par le haut en emportant la chaleur de la journée. Le bénéfice n’est pas local à la salle de bain — c’est un tirage thermique à l’échelle de la maison, avec un ventilateur de quelques dizaines de watts comme seul moteur.
Les anglophones appellent ça du free cooling. J’aime bien la version française : la nuit travaille pour nous.
La règle, et les pièges qu’elle évite
Restait à écrire la règle de décision. Le petit ordinateur qui pilote la VMC interroge désormais la météo et n’allume l’extraction que si quatre conditions sont réunies en même temps :
- le maximum extérieur des dernières 24 heures dépasse 22 °C — on est bien en saison chaude ;
- la salle de bain dépasse 24 °C — il fait réellement chaud en haut ;
- le salon dépasse 20 °C — la maison n’est pas déjà rafraîchie ;
- l’air extérieur est au moins 3 °C plus frais que l’intérieur — sinon on brasserait pour rien.
La subtilité, c’est la première condition. On pourrait croire qu’il suffit de comparer dedans et dehors. Erreur — et une erreur qui coûterait cher en janvier : une maison chauffée au poêle à 24 °C par 5 °C dehors montre un écart de 19 °C, largement de quoi déclencher une règle naïve… qui jetterait alors la chaleur du bois par la fenêtre, en aspirant de l’air glacial par l’amenée d’air. Celle-là même qui nourrit le poêle. Le système se saboterait lui-même.
D’où le critère de saison : le max extérieur sur 24 h glissantes. Mes relevés de janvier plafonnent à 14,6 °C ; ceux de l’été ne descendent jamais sous 22 °C. Entre les deux, un fossé — le garde-fou est infranchissable par accident. Et surtout, il ne regarde pas la température de l’instant : une nuit à 13 °C après une journée à 32 °C est précisément le moment d’extraire, et un seuil instantané l’aurait interdit.
Ce que disent les chiffres
Avant de brancher quoi que ce soit, j’ai rejoué la règle sur les données réelles de la semaine écoulée — la maison enregistre tout depuis des années, autant que ça serve.
La semaine en une image : l’extérieur (bleu) respire de 20 à 38 °C, la salle de bain (rose) encaisse et s’installe autour de 28-30 °C. Et tout à droite, ce trait qui monte : la commande du ventilateur qui passe à ON — le système vient d’être armé, à quelques heures de sa première nuit.
Verdict : sur la semaine du 6 au 13 juillet, la règle aurait déclenché 48 heures d’extraction. Écart moyen entre dedans et dehors au moment des déclenchements : 4,9 °C. Créneaux : concentrés entre 1 h et 9 h du matin, jamais l’après-midi — la règle a d’elle-même trouvé le rythme des nuits.
Et le chiffre qui m’a le plus amusé : pendant cette même semaine de canicule, la VMC n’a pas tourné une seule minute. L’air était si sec (29 à 37 % d’humidité dans la salle de bain, pour un seuil de déclenchement à 60 %) que sa mission historique ne l’a jamais réveillée. Un moteur parfaitement fonctionnel, installé, câblé, alimenté — et 100 % dormant, pile pendant la semaine où il avait le plus à offrir. C’est exactement le genre de gisement que j’aime : zéro matériel à acheter, juste une règle à écrire.
Cette nuit est la première en conditions réelles. L’inconnue est franche : l’amenée d’air a été dimensionnée pour la combustion d’un poêle, pas pour ventiler une maison. Si sa section est trop juste, le ventilateur tirera surtout sur les défauts d’étanchéité et le débit réel sera décevant. C’est la courbe de demain matin qui tranchera — si la salle de bain décroche nettement par rapport aux nuits précédentes, c’est gagné.
Événements remarquables : −7 °C et +41,7 °C, la même année
Une maison qui enregistre tout accumule sa petite mythologie. Le tableau des records extérieurs de 2026, lui, se passe presque de commentaire :
- 6 janvier 2026 : −7,0 °C. La journée la plus froide jamais consignée par la station. Le poêle a tourné sans discontinuer, l’amenée d’air du bas aspirait du gel.
- 23 juin 2026 : 41,7 °C. La plus chaude — avant même l’été officiel. Trois heures d’affilée au-dessus de 41 °C.
Le matin du record : la plaine sous la neige, ciel limpide — le même ciel dégagé qui, six mois plus tard, laissera le soleil pousser le thermomètre à 41,7 °C.
48,7 degrés d’amplitude en moins de six mois, au même endroit, mesurés par la même chaîne de capteurs. La moyenne, elle, glisse sans bruit — et c’est bien le piège.
Ça m’a rappelé Mélenchon, lors de sa première campagne présidentielle, qui s’agaçait déjà du mot « réchauffement » : un mot trop doux, presque une promesse de printemps précoce, deux degrés de plus sur une moyenne, qui s’en apercevrait ? Et qui lui préférait, avec insistance, « dérèglement climatique ». La nuance n’est pas cosmétique, elle est toute la question : ce qui abîme les maisons, les récoltes et les gens, ce n’est pas la moyenne qui glisse — ce sont les extrêmes qui s’écartent dans les deux sens. Les gelées plus mordantes et les canicules plus précoces. Une machine climatique qui n’a pas simplement pris un degré : qui a perdu son thermostat.
Le 13 juillet au fil des années, depuis 1970 (agrégats Open-Meteo pour chez moi). La moyenne monte de +0,32 °C par décennie — 19,5 °C dans les premières années de la série, 21,5 °C sur les dix dernières. Deux degrés en un demi-siècle : c’est le « réchauffement », et sur ce graphe il a l’air inoffensif. Ce qui ne se voit qu’en plissant les yeux, c’est la courbe rose des maximales qui se déchaîne — les pointes récentes crèvent le plafond des années 70. Le dérèglement, c’est elle.
Mes deux records de 2026 tiennent la démonstration à eux seuls. Et c’est exactement pour ça qu’on outille une maison : on ne se prépare pas à une moyenne, on se prépare à des extrêmes — dans les deux sens.
Sous le capot, pour ceux qui voudraient le construire
Tout ce qui précède tient avec du matériel de fond de tiroir — c’est le point important, et la raison d’être de ce billet : n’importe qui peut monter ça un dimanche.
- Dans la salle de bain : un Raspberry Pi Zero W (~15 €), un capteur température/humidité DHT11 à 2 € sur un GPIO, et un émetteur radio 433 MHz à 2 € sur un autre.
- La VMC n’est pas modifiée d’un fil. Elle est branchée sur une
prise télécommandée 433 MHz de supermarché (~10 €) : le Pi rejoue simplement les
codes ON/OFF de la télécommande d’origine (bibliothèque
rpi-rf, protocole 1, pulse 350 µs — les valeurs se capturent en écoutant la télécommande avec un récepteur à 1 €). Aucun câblage 230 V, réversible en trente secondes. - Un petit serveur quelque part — ici un VPS à quelques euros, mais un NAS ou un second Pi feraient exactement pareil : une page PHP, une base SQLite, et c’est tout.
Les ouvriers de la maison. En haut, le vétéran : un Raspberry Pi Model B de 2012 — 14 ans de service, il pilote le chauffage du salon en Ruby. Au milieu, le Pi Zero de la salle de bain, qui vient d’apprendre le free cooling. En bas, leurs yeux : le DHT11, le capteur température/humidité à 2 € — le petit boîtier bleu strié que tout bricoleur a déjà croisé. (Photos : Gareth Halfacree CC BY-SA 2.0 ; Evan-Amos, domaine public ; Crackopl CC BY-SA 3.0.)
La chasse aux watts fait partie du jeu, pour des machines qui tournent 24 h/24. Le Pi Zero consomme ~0,6 W. Le vieux Model B en tire ~2,5 — la faute à ses régulateurs linéaires de 2012, qui brûlent l’excédent de tension en chaleur pure, et à sa puce USB/Ethernet alimentée en permanence. On ne peut rien à l’architecture, mais on peut tailler dans le gras logiciel : en fouillant le vétéran cette semaine, j’y ai trouvé un MySQL et un Apache de 2017 qui tournaient pour rien depuis neuf ans, une sortie HDMI active en NTSC sans écran au bout, un Bluetooth jamais appairé, et un démon qui attendait les raccourcis d’un clavier fantôme. Tout coupé : deux degrés de moins au processeur en pleine canicule, 38 Mo de RAM rendus, et surtout plus d’écritures inutiles sur la carte SD — c’est elle, la vraie mortelle. À l’échelle de la facture c’est anecdotique (2,5 W ≈ 22 kWh/an ≈ 5 €), mais un système qu’on veut voir durer dix ans se doit d’être maigre.
Les choix d’architecture sont tous dictés par la même obsession : survivre aux pannes, aux reboots de box et aux années.
- Pas de démon, un cron. Le contrôleur se lance toutes les 5 minutes, vit vingt secondes, mesure, décide, envoie son code radio, s’éteint. Un process qui ne tourne pas ne peut ni fuir ni se bloquer — le Pi en est à 267 jours d’uptime sans y penser.
- C’est toujours le Pi qui tire, jamais le serveur qui pousse. Le Pi
retélécharge sa configuration (un YAML) chaque minute d’un simple
curl, et interroge la météo au moment de décider. Derrière n’importe quelle box, NAT ou changement d’IP, ça fonctionne — et la case « Activer » cochée sur la page web est effective sur le terrain la minute suivante. - La météo vient d’Open-Meteo (open-meteo.com) : API gratuite, sans clé, avec l’historique. Un cron horaire l’archive côté serveur, et le Pi reçoit un JSON minimal : température actuelle, max sur 24 h glissantes, température du salon. Ne servir que de l’observé — jamais la prévision — a son importance : la ligne de 23 h annonçait 24 °C pendant qu’il en faisait 35 dehors, et une règle nourrie de prévisions aurait aspiré l’air de la fournaise.
- Une table unique pour tout :
observations (source, metric, value, unit, metadata). Capteurs, consignes, commandes, météo — tout entre dans le même moule. Ajouter un capteur, c’est ajouter une source, zéro migration. C’est cette table qui a permis de rejouer la règle sur les archives avant de la brancher. - Échec fermé. Serveur injoignable ou météo vieille de plus de deux heures → le Pi retombe sur sa logique humidité d’origine. Pas de max 24 h → pas d’extraction (le garde-fou de saison ne se contourne pas par accident). Le pire scénario d’une panne, c’est le comportement d’avant.
- Les courbes de la page sont tracées par uPlot, une bibliothèque de ~50 Ko qui encaisse des dizaines de milliers de points sans broncher.
Et un mot sur ce qui, à mes yeux, n’est pas négociable : ces données ne quittent jamais mon périmètre. Ce que mesurent ces capteurs, c’est l’intérieur d’une maison — quand on s’y douche, quand on la chauffe, quand elle est vide. Les Pis poussent leurs relevés en SSH vers un serveur que j’administre, la page qui les affiche demande un mot de passe, et la boucle s’arrête là. Pas de cloud constructeur, pas de « skill » Alexa, pas de SaaS domotique qui ferme dans trois ans en emportant l’historique, pas un octet dans les analytics de qui que ce soit. La seule dépendance extérieure est dans l’autre sens : la maison télécharge la météo publique d’Open-Meteo, elle n’envoie rien. Le jour où le serveur change — un NAS, un autre VPS, une boîte à chaussures — on déplace un fichier SQLite et tout repart.
Budget total par pièce instrumentée : moins de 30 €. Le luxe n’est pas dans le matériel — il est dans les années de données qu’on accumule, qu’on peut interroger le jour où on a une idée, et qui n’appartiennent qu’à vous.
La suite : entrer dans l’épaisseur des choses
Jusqu’ici, tous mes capteurs mesurent des pièces. La prochaine étape est plus intime : entrer dans l’isolant.
Le projet : une tige plantée verticalement dans l’isolant des combles, avec quatre sondes de température étagées — surface, un tiers, deux tiers, fond contre le placo. Au-dessus, une cinquième sonde dans l’air sous tuiles, qui monte à 60-70 °C en ce moment. En dessous, le thermostat du salon, déjà en place. Une colonne de mesure complète, du soleil à la pièce à vivre.
Ce que ça racontera, jour après jour :
- Le déphasage réel : combien d’heures met le pic de chaleur sous tuiles à traverser l’isolant ? Le fabricant annonce une valeur théorique ; l’isolant tassé et vieilli en fait ce qu’il veut. Je veux le chiffre vrai, chez moi.
- L’amortissement : de combien l’amplitude jour/nuit est-elle écrasée entre la surface et le fond ?
- L’effet des cheminées de tirage que j’ai posées sur le toit pour évacuer la chaleur sous tuiles : à météo comparable, la surface de l’isolant doit être plus fraîche si le tirage fait son travail. Deux colonnes de sondes — une proche des cheminées, une éloignée — et la réponse tombera d’elle-même.
- Et à long terme, un détecteur de vieillissement : un déphasage qui raccourcit d’année en année, c’est un isolant qui se dégrade. Autant le savoir avant que la facture de chauffage ne le dise.
Côté matériel, rien d’héroïque : des sondes étanches à quelques euros sur un bus une-paire-de-fils, un microcontrôleur qui dort 99,9 % du temps sur deux accus de récupération — de quoi tenir environ deux ans sans changer les piles. L’électronique reste au frais en bas des combles ; seules les sondes montent au front.
Et l’hiver, on inverse tout
La canicule finira. Et la même tuyauterie intellectuelle resservira, retournée comme un gant.
Le prochain chantier qui me trotte dans la tête : des panneaux thermiques à air sur la façade extérieure — des capteurs solaires tout bêtes, une boîte noire vitrée dans laquelle l’air se réchauffe au soleil d’hiver. Même par 5 °C dehors, un panneau bien exposé sort de l’air à 30 ou 40 °C en milieu de journée. Branché sur l’amenée d’air de la maison, ça devient du préchauffage gratuit : au lieu d’aspirer de l’air à 5 °C pour alimenter le poêle et compenser l’extraction, on aspire de l’air déjà tiédi par le soleil.
Et la boucle se referme élégamment : c’est la même logique de décision que le free cooling, inversée. L’été, on extrait la nuit quand dehors < dedans. L’hiver, on injectera le jour quand panneau > dedans. Les mêmes capteurs, la même météo, la même règle à quatre conditions avec ses garde-fous — seul le signe change. Les sondes dans l’isolant diront même si le préchauffage se voit dans le gradient des combles.
Une maison, au fond, c’est un système thermique qui s’ignore. La mienne commence tout juste à se connaître — et cette nuit, pour la première fois, elle va essayer de se rafraîchir toute seule pendant que je dors. Je vous raconte demain si elle a réussi.
Post-scriptum, au matin du 14 juillet
La première nuit a eu lieu. Le ventilateur a extrait pendant près de douze heures, de 19 h à 8 h, avec une pause d’une heure vers 1 h du matin — l’écart était retombé sous le seuil d’arrêt, la règle a fait exactement ce qu’on lui a appris.
Résultat brut : salle de bain de 31 °C au coucher à 26 °C au lever. La meilleure nuit de la semaine. Mais le chiffre qui me plaît est ailleurs. Les nuits précédentes, l’extérieur descendait à 23-24 °C et la salle de bain restait scotchée à 28 : quatre à cinq degrés d’écart au lever, la signature d’une maison qui n’échange rien avec la nuit. Cette fois, le contrôleur a maintenu l’écart entre 1,4 et 2,4 °C jusqu’au matin — l’intérieur a suivi l’extérieur dans sa descente, heure après heure. Le renouvellement d’air est bien là, et l’inconnue de l’amenée d’air est levée : elle débite.
Transparence de rigueur : les fenêtres étaient ouvertes cette nuit-là, canicule oblige — impossible de séparer leur part de celle du ventilateur. La nuit prochaine se fera fenêtres fermées, VMC seule. Si la salle de bain colle encore l’extérieur à deux degrés près au matin, la démonstration sera complète. La science domestique avance une nuit à la fois.
Épisode suivant : les courbes de la première nuit fenêtres fermées, et ce que 48 heures de tirage nocturne changent (ou pas) à une canicule.