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Les pelotes de ficelle

On attrape un bout, on tire le fil, on déroule la pelote.

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Rétro-ingénierie d'un convertible de 1970, avec une IA aux commandes de Blender

Trois théories, un pivot unique, et un dossier qui fait un salto avant

Le convertible OPP Drevovyroba, en version encre et trames

Illustration : réinterprétation façon manga d’une photo du vendeur — l’original est sur justchairs.eu.

J’ai croisé en ligne un canapé convertible tchécoslovaque des années 70, signé OPP Drevovyroba, en vente chez un revendeur de Budapest. Ligne basse, accoudoirs sculpturaux en contreplaqué de teck cintré, et un mécanisme annoncé d’une phrase : « le canapé se transforme en lit d’un seul geste ». 1 550 €, à 1 500 km de chez moi, et des dimensions qui ne collent pas à mon salon. La conclusion s’imposait : plutôt que de l’acheter, le redessiner — et en profiter pour le comprendre.

Ce billet raconte l’exercice, mené avec une IA (Claude) qui pilote Blender en direct. Spoiler : l’IA s’est trompée trois fois sur le mécanisme, et c’est précisément ce qui rend l’histoire intéressante.

Le dispositif

Côté outillage, c’est devenu presque banal : Blender, un petit addon qui ouvre un serveur sur la machine (BlenderMCP), et l’IA qui s’y connecte. Dix minutes d’installation. À partir de là, elle écrit du Python dans Blender, construit de la géométrie, prend des captures du viewport pour vérifier son travail, et recommence. Moi, je regarde le modèle tourner en direct sur mon écran et je commente.

Le parti pris dès le départ : un modèle paramétrique. Pas de la sculpture à la souris, mais un script avec un bloc de paramètres en tête — largeur, hauteur d’assise, épaisseur des coussins, inclinaison du dossier — et toute la géométrie, mécanisme compris, qui se recalcule quand on change une valeur. On verra que ce choix a sauvé la mise plusieurs fois.

Le modèle en position canapé

Trois théories pour un mécanisme

Le vendeur fournit une quinzaine de photos, aucune du mécanisme en action. Il a donc fallu déduire.

Théorie n° 1 : la charnière simple. Première interprétation de l’IA : le dossier bascule vers l’arrière sur une charnière, comme un clic-clac. Modélisé, animé… et démoli en regardant mieux les photos : en position lit, la bande avant du couchage est devant l’assise, pas derrière. Le dossier passe donc par-dessus l’assise. Exit la charnière.

Théorie n° 2 : la cinématique à quatre barres. Si le dossier doit survoler l’assise sans la percuter, me disais-je, il faut qu’il tourne et se translate — donc deux pivots et des biellettes. L’IA a pris l’idée au sérieux, très au sérieux même : elle a écrit un solveur qui place les pivots par recherche numérique le long des médiatrices des deux poses, en maximisant la garde entre dossier et assise pendant la bascule. Résultat : un mécanisme à quatre barres parfaitement fonctionnel, garde de 17 mm vérifiée sur toute la course. Élégant. Et complètement faux.

Théorie n° 3 : le pivot unique. C’est un gros plan sur l’accoudoir qui a tranché : les vis qui attachent le bras au dossier sont une fixation rigide, pas un pivot. Le bras et le dossier ne forment qu’une seule pièce mobile, qui tourne autour du tourillon rond visible sur le flanc du caisson. Un seul pivot par côté. Et là, tout s’éclaire : comme le pivot est bas et central, l’arc de rotation monte au-dessus de l’assise. Il n’y a jamais eu de problème de collision à résoudre. Les concepteurs tchèques n’avaient pas besoin de biellettes — ils avaient juste bien placé un axe.

La leçon vaut d’être encadrée : quand l’IA comprend mal le réel, elle ne se trompe pas timidement — elle sur-ingénie. Le mécanisme à quatre barres était la réponse brillante à un problème qui n’existait pas.

Mi-bascule : le dossier survole l'assise

Le beau geste mathématique a survécu au naufrage de la théorie n° 2 : deux poses d’un solide dans le plan déterminent un centre de rotation unique — l’intersection des médiatrices. Plus besoin de recherche numérique : le pivot se calcule, exactement. Et quand on lui donne la bonne géométrie d’entrée, il tombe à quelques millimètres de l’emplacement du tourillon d’origine. Une jolie validation croisée, cinquante ans plus tard.

L’accoudoir qui devient pied

Autre trouvaille des photos en position lit : le dossier déborde de 46 cm en porte-à-faux devant le caisson, et c’est l’accoudoir qui le soutient — en basculant, la branche d’accoudoir pointe vers le sol et son extrémité s’y pose, jambe de force improvisée. Le petit plateau où on posait son coude devient un patin.

Dans le modèle paramétrique, on a inversé la logique : plutôt que de dessiner l’accoudoir puis constater où il atterrit, l’IA calcule ses points d’appui par rotation inverse depuis leur cible au sol. La pointe de l’accoudoir est définie comme « le point qui, après une rotation de 110°, touche le sol à y = -47 cm ». Vérification à la frame finale : z = 0,0 mm. Du coup on comprend aussi pourquoi l’accoudoir original est si court et placé en retrait : sa position n’est pas un choix esthétique, c’est la contrainte d’atterrissage. La forme suit le mécanisme.

Position lit : porte-à-faux soutenu par l'accoudoir

Là où on dépasse l’original

Comprendre, c’est bien ; améliorer, c’est mieux. Trois défauts du meuble d’origine sont passés à la moulinette.

Le couchage à deux fermetés. Sur l’original, assise épaisse et dossier plus mince donnent un lit à deux zones. Correction : épaisseur commune de 14,5 cm partout, couchage de 126 × 200 cm parfaitement uniforme.

L’assise de 65 cm de profondeur. Impossible de s’adosser en gardant les pieds au sol. En regardant mieux, l’original triche déjà : son dossier n’est pas au bord arrière mais avancé sur la plateforme, et la zone morte derrière lui devient du couchage au dépliage. On a paramétré ça proprement : prof_utile = 50 cm, et le pivot se recalcule tout seul.

La face moelleuse du mauvais côté. Le vrai casse-tête. La bascule avant expose le dos du dossier comme surface de couchage : si la face avant est moelleuse pour s’asseoir, on dort sur la face ferme. L’original a tranché et tant pis pour l’assise. Notre solution : un axe central qui traverse le dossier en son milieu. Pendant la bascule, le dossier fait un demi-tour sur lui-même — et la même face moelleuse sert au dossier le jour et au couchage la nuit. Conséquence en cascade : le bras s’arrête désormais à mi-hauteur du dossier pour porter ce palier… pile à la hauteur de l’accoudoir. L’accoudoir est le palier.

Restait à empêcher le dossier de tournicoter librement. Première idée : une targette. Deuxième idée, bien meilleure : un téton courant dans une gorge semi-circulaire de 180°, concentrique à l’axe, fraisée dans la face intérieure du bras. Les extrémités de la gorge sont les butées des deux positions — la course de la gorge est la course du demi-tour. Zéro verrou à manipuler, indexation automatique, et dans les deux poses les charges plaquent le téton contre sa butée. Vérifié dans le modèle : le téton est exactement en bout de gorge aux deux positions.

La gorge de 180° et son téton, sur la face intérieure du bras

Position lit : la face moelleuse est dessus

Ce que j’en retiens

Une photo vaut mille tokens. Les trois corrections décisives sont venues de gros plans que j’ai envoyés à l’IA : les vis rigides, l’accoudoir-pied, le dossier avancé. Elle raisonne remarquablement bien — mais sur ce qu’on lui montre.

L’IA sur-ingénie quand elle comprend mal. Le solveur à quatre barres était magnifique et inutile. Méfiez-vous des solutions brillantes : vérifiez d’abord le problème.

Le paramétrique rend les erreurs bon marché. Trois refontes complètes du mécanisme, et à chaque fois quelques minutes de recalcul plutôt que des heures de remodelage. Les points d’ancrage (pivot, appuis au sol, palier) étant calculés et non posés à la main, tout suit.

La collaboration a un sens. Elle calcule des intersections de médiatrices et vérifie des gardes au millimètre ; je vois qu’un dossier de 65 cm de profondeur est invivable et qu’une vis n’est pas un pivot. Aucun des deux n’aurait produit ce design seul.

La suite au prochain épisode : plans 2D cotés, détail du palier et de la gorge, et fabrication en contreplaqué de 18. Le script et le modèle tournent déjà — il ne manque que les dimensions de mon salon.

Les fichiers

Tout est téléchargeable, servez-vous :

  • sofa_parametrique.py — le script complet : paramètres, calcul du pivot, construction, animation. À ouvrir dans Blender (onglet Scripting) et relancer après avoir changé les PARAMS.
  • canape_convertible.blend — la scène Blender avec l’animation de bascule (frame 1 = canapé, frame 61 = lit).
  • canape_convertible.glb — le modèle au format glTF, animation comprise, lisible partout (viewers 3D en ligne, moteurs de jeu, AR).

Photos du canapé original : justchairs.eu. Modèle 3D : Blender 5.1 + BlenderMCP.